L'image suivante Gaël Pollin est né en 1974, il vit et travaille en Egypte, au centre franco-égyptien de Louxor chargé des fouilles des temples de Karnak (Haute Egypte). Diplômé de l'Ecole Nationale de la Photographie, il poursuit un travail rigoureux et pourtant non-sériel sur l'ontologie du médium et les rapports que celui-ci entretient avec l'histoire de l'Art et des images.
Ton travail est particulièrement hétérogène : tu utilises différentes techniques, différents formats et encadrements et tu ne sembles pas te préoccuper d'inscrire tes recherches dans un genre précis. Comment en es-tu venu à une telle diversité ?Je n'ai jamais pu travailler sur une thématique très classique comme le nu, le portrait ou le paysage. J'ai fait des photos très différentes les unes des autres parmi lesquelles j'ai ensuite fait des sélections radicales. À un moment donné, il a fallu faire un rapprochement entre les diverses images qui me restaient. C'est là que, d'une part, j'ai pris conscience de mon incapacité à faire un travail sériel et que, d'autre part, mon intérêt étant plutôt porté sur l'image, j'ai tenté de marier les différentes thématiques : un nu avec un paysage ou une image architecturale, du noir et blanc avec de la couleur, de l'argentique avec du numérique... À partir de quelle image, la diversité de tes photographies a-t-elle commencé à former un corpus ?À partir du bassin d'ostréiculture, quand je me suis dit : « ça, c'est une bonne image, maintenant il faut que je continue et que je trouve sa « soeur ». Là, j'ai vraiment pensé mon travail en termes de construction avec une recherche de l'image suivante... Comment détermines-tu ce que va être ton image au final compte tenu du fait que tu varies très souvent les encadrements, les techniques, les tailles ?C'est toujours par rapport à l'image précédente que ces choix se déterminent. J'ai fait une photo, clac ! Je vais chercher sa « soeur ». Ensuite, il y a une sélection, je fais plusieurs essais. J'ai un paysage en noir et blanc et au feeling, j'essaie une photographie en studio d'objets avec des couleurs un peu claquantes. Je me rends compte ensuite qu'il y a quelque chose qui rebondit : pas la peine d'avoir un grand format ; je joue sur un format un peu plus petit parce qu'avec mon paysage en noir et blanc un équilibre va se créer avec ma petite photo en couleur faite en studio. Il y une réflexion sur la technique dans mon travail, et cela, malgré mes lacunes ! Ensuite, tout l'intérêt est de savoir jouer de ces erreurs car c'est une des caractéristiques de la photographie : tu peux produire une image à partir d'une fausse manipulation. À partir d'erreurs, tu creuses une image. Est ce que tu as l'impression de travailler sur ce que pourrait être la photographie dans toute sa diversité, c'est-à-dire à la fois au niveau des pratiques et des techniques, mais aussi à partir de son histoire et de ce qui la constitue en tant qu'objet ontologiquement « bâtard » ?Quand je regarde l'ensemble du corpus, je me dis que je suis effectivement dans cette perspective qui touche à l'histoire de la photographie. Il est certain que, quand j'assemble un portrait du Fayoum avec mes autres images, je sais pertinemment être dans un rapport à l'histoire du médium tout aussi bien que dans un rapport plus large à l'histoire de l'art. Et, même si je n'ai pas ceci en tête quand je suis en prise de vue, je pense que ma seule préoccupation est mon intérêt pour la Photographie. Un médium que j'apprends à connaître, petit à petit, en travaillant dessus et avec. Ensuite, je n'ai pas un savoir théorique immense dans le sens ou je ne suis ni théoricien, ni historien, il me manque toujours les noms, les dates ! C'est une nébuleuse où je vois à peu près où je retrace les périodes. Est ce que tu penses qu'il faut une certaine culture pour aborder tes images ?Non! Quelle que soit l'image à laquelle on peut être confrontée, on va la lire par rapport à nos propres connaissances ; ce qui, à défaut de garantir la justesse de la lecture, n'empêche aucunement d'y avoir accès. Te doutais-tu que l'Egypte allait être une sorte de réservoir d'images issues de l'histoire de l'Art dans lequel puiser?Je m'en doutais, mais ça n'était pas ma motivation première. Mon intérêt premier c'était : « voilà, tu te retrouves dans une contrée où tu ne comprends absolument rien, qu'est ce que tu peux en retirer sans tomber dans l'orientalisme, la photo de voyage ou de reportage ? Toi qui critique ça, qu'est ce que tu es capable de faire ? » C'était comme ça : un petit défi. Au final, c'est plus un contact avec l'Art égyptien qui va se dégager des images que j'ai faites là-bas. Il va donc autant y avoir un portrait du Fayoum mis à ma sauce, qu'une photographie taxidermiste. Cette dernière se rapportant elle même aux albums des campagnes que Napoléon a mené en Egypte avec des scientifiques chargés d'étudier entre autres, la faune et flore. À ce genre de données vont s'ajouter des liens avec l'Égypte pharaonique et, au final, c'est donc plus un rapport à l'histoire de l'art qui détermine mes images, que ma présence au sein d'un centre de recherche. La photographie qui illustre mieux tout cela est une image dont j'avais assez honte au départ : ce sont les savons. Souvent là-bas, quand je les ai montrés, on m'a demandé de quoi il s'agissait et j'étais toujours un peu honteux de dire qu'il s'agissait de savonnettes. Deux savons, deux objets qui ressemblent à de petites statues... Pour moi c'est de la photographie d'archéologie, ou du moins des objets pris sous l'angle de l'archéologie. Tu parles de montrer et cela nous ramène à l'exposition comme un travail supplémentaire que tu effectues sur les images. Comment confrontes-tu ton travail au lieu où il s'expose ?Si on reste uniquement sur mon travail, il y a un enchaînement invariable. En revanche, l'expérience avec la collection de Philippe Delaunay permet un éclatement de l'ordre de mes images parce que je vais trouver là, des liens différents auxquels je n'avais pas pensé avec mon seul corpus. Mais, pour en revenir à mon travail, si une image n'est pas à côté d'une autre, ça ne tient pas la route. Comment à partir de ce corpus figé arrives-tu à te confronter à des lieux différents ?Je suis obligé de me plier au lieu de toutes les façons car je tombe rarement sur un cube blanc parfait ou un espace totalement virtuel. Il faudrait d'ailleurs que j'arrive à créer ce genre d'espace avec un logiciel 3D. quoi qu'il en soit, je pense que c'est le « white cube » qui convient le mieux comme espace pour sa neutralité. Le fait de devoir travailler pour cette exposition avec un espace qui n'est pas du tout neutre c'est excitant ou bien est-ce rébarbatif ?C'est excitant parce qu'obligatoirement j'essaie de me mettre à la place du spectateur. Je me dis : « voilà, je rentre dans la salle, je n'ai pas le choix, je rentre par cette porte-là, qu'est ce que j'ai en face de moi ? J'ai tel mur, ici, j'ai une fenêtre, ceci, cela... » Je vais jouer avec ces éléments : « j'ai telle perspective... Là, j'ai une autre porte, ça crée un passage donc, qu'est ce que je mets au bout de ce passage sachant qu'il faut appeler le regard ? » As-tu déjà pensé ton travail sous la forme livre ?Non, j'ai essayé de le penser sous la forme d'un cd-rom avec une certaine interactivité. Pour moi, la forme livre est trop fermée et va à l'encontre de la nécessité d'ouverture qui caractérise ce travail. Une image en appelle une autre qui en appelle une autre... Ce travail-là est fondamentalement ouvert, que ce soit à un lieu, que ce soit à d'autres images...Et puis, par rapport à l'exposition, c'est cette histoire de trois dimensions qui m'intéresse et que je peux retrouver avec le cd-rom, parce qu'il y a là aussi, la possibilité d'une certaine modélisation qui fait appel au travail de mise en espace. Et en ce moment, quelle est l'image suivante ?Là, je suis sur un paysage, j'ai une image en tête qui est magnifique. C'est un exemple de construction type : Ma dernière image était un portrait et j'ai simplement l'intuition qu'il me faut un paysage pour lui succéder. Comme je suis en Egypte, j'ai la rive ouest en face de moi et c'est la rive des morts. Je suis aussi dans cette logique où j'aimerais faire une sorte de paysage en « négatif ». J'y ai pensé en regardant le film « Dracula » de Coppola : à un moment, le vampire passe sous un pont, et pénètre dans le royaume de morts où, visuellement, il y a toute cette notion du négatif qui intervient. Dans mon cas, ce serait une autre manière de faire : A partir de la photographie d'un de ces plans que l'on trouve sur les panneaux qui indiquent aux touristes où se trouve la vallée des rois, la vallée des reines, etc... Je veux enlever tous les éléments et les indications, pour ne laisser que l'arête de la montagne avec le tracé des différents chemins qui la traversent en gros plan. Et, juste sur le pourtour de l'image, l'amorce du paysage véritable. Je vois où est le panneau et je cherche l'image de la montagne thébaine pour juxtaposer ces deux éléments et voir ce que ça peut donner. La rive des morts, le squelette de paysage, c'est une anecdote mais c'est une sorte de rhétorique que je m'amuse à faire pour construire mon image. C'est amusant : la rhétorique est très liée au langage et à la parole, peut-on dire qu'il y a une pensée de l'image qui se fait en parole dans ton travail. ?Pas uniquement, c'est parce que je suis dans la description, si je la montre à Monsieur X ou Madame Y l'image sera de toutes les façons plus ouverte. Il n'y aura que l'indication du titre : Rive ouest .Aurélien Mole 2004© |