La Distance
Cest George Eastman (1854-1932) et sa firme Kodak qui créent les premiers un appareil photographique « grand public ». Avec un slogan resté célèbre et une rationalisation des moyens de production qui na rien à envier au fordisme, il invente une photographie relativement bon marché et praticable par le plus grand nombre. Depuis 1888, la photographie, cet « art moyen », na plus cessé de simmiscer toujours plus avant dans le quotidien de chacun. Exactement un siècle plus tard, larrivée du numérique la associé à dautres champs telles linformatique ou la téléphonie et elle fait désormais partie de loffre multimédia la plus standardisée. En 2008, il est à peu près certain que nous avons tous eu, au moins une fois dans notre vie, un appareil photographique entre les mains. Le chemin qui mène dun usage commun de la photographie aux cimaises dune exposition internationale est complexe, surtout quand il passe par une Ecole comme lUniversité dArt et de Design dHelsinki. Cependant, plusieurs étapes sont suffisamment immuables pour ne pas tenter den retracer ici la succession.
Lapprentissage de la distance.
Sociologiquement, la pratique photographique la plus répandue, consiste pour un ensemble dindividus à consolider le groupe quils forment par son autoreprésentation. Ainsi, dans la majorité des cas, le premier contact avec la photographie seffectue au sein du cercle familial, à loccasion dévénements dans lequel la famille trouve la possibilité daffirmer son unité. Naissances, anniversaires, mariages, vacances lappareil photo intervient alors pour « immortaliser » un rassemblement temporaire dindividus. En grandissant, cet usage varie moins que les groupes auxquels il sapplique. On passe de la famille aux amis, puis à son partenaire et éventuellement à sa famille à nouveau. Il sagit là dune utilisation assez commune de la photographie et, si la majorité des usagers se contente de ce type dusage, il nen demeure pas moins quune infime partie cherche à dépasser ce rapport commun pour développer une pratique amateur.
Ce qui distingue lamateur de lusager cest dans un premier temps la place quil va accepter de tenir dans le groupe. Malgré une relative simplicité opératoire (presser un bouton), la photographie demeure nimbée dune certaine technicité qui fait craindre une image ratée. Lamateur va donc être celui qui « sait » et qui assume la réalisation des images. Cette position, choisie ou attribuée par le groupe, va lauréoler dune certaine autorité. Cependant, en contrepartie de cette prise de position, il y a la nécessité de ménager autour de cette activité un certain isolement, voire une certaine solitude. Prosaïquement, le photographe est celui que lon va désigner ou qui va se signaler comme la personne susceptible davoir un point de vue sur la communauté, ce qui induit de sen détacher, ne serait ce que le temps de la prise de vue . Cet écart est assez caractéristique du fait dêtre photographe et lon pourrait même considérer quapprendre à photographier est avant tout une question de posture du corps. Il sagit toujours de trouver une distance par rapport à un sujet.
Évaluer les distances.
Sil a la velléité de dépasser lamateurisme, lune des voies que peut choisir le jeune photographe consiste à sinscrire dans une école de photographie. Ce choix peut se faire en connaissance des photographes déjà diplômés par cet établissement ou non. Seulement, choisir dentrer dans une école ne peut que provoquer un bouleversement profond dans la pratique de laspirant photographe car cest un lieu qui rassemble et confronte différentes pratiques qui, jusque-là, sétaient singularisées par leur individualité. A nouveau, cest en terme de distance de son travail par rapport à celui des autres que le photographe va devoir de se positionner.
Ainsi, visiter une exposition montrant les travaux de jeunes artistes finlandais ayant tous suivi lenseignement de lUniversité dArt et de Design dHelsinki, invite le spectateur à doubler sa lecture esthétique des images par une seconde approche corrélative. Il faut en effet penser que les images présentées dans lexposition Rose boréal ont été réalisées quasi-concomitamment (sur une période de cinq années). Cest-à-dire que chacun des artistes exposés ici a certainement eu connaissance des travaux des autres. Cela signifie donc quune partie de leur apprentissage à lécole dHelsinki a consisté pour chacun à déterminer la place de ses images au sein dun ensemble dautres images. Ce qui importe alors consiste moins à repérer une ressemblance qui permettrait de pointer un style commun à tous les diplômés de cette formation quune dissemblance. Car, il nexiste pas de style photographique proprement finlandais ; les problématiques que lon retrouve au sein de ces travaux sont largement partagées par lensemble de la création contemporaine. Néanmoins, il ne faut pas nier que les images présentées ici ont quelque chose en commun. On lidentifie à peine dans la récurrence dune certaine qualité de lumière, dun certain type de ciel, de cette présence de la neige dans certaines images... Ou au contraire, dans cette oblitération complète du paysage qui équivaut à une volonté déchapper à ce que je définirais comme une localité du travail. La position excentrée dHelsinki, sa latitude aux confins septentrionaux de lEurope définissent donc de fait, un territoire commun à tous les travaux présentés dans lexposition. Cependant, à la différence des photographes de la génération précédente tel Esko Mannikko pour lesquels la Finlande avait une importance prépondérante, il est clair que ce pays nest pas le sujet de ces images. Déplacé à larrière-plan, le paysage est comme un décor pour des recherches qui dépassent largement lidentité finlandaise. Cependant, il est clair quentrer dans une école cest aussi faire de celle-ci un endroit de proximité. Par conséquent, les sujets traités par les étudiants vont donc se trouver à plus ou moins grande distance de ce point central autour duquel le photographe va organiser son quotidien. Famille (Pernilla Zetterman), photos de famille, lettres de proches (Niina Vatanen), proches puis dans un second cercle le logement, le quartier, la ville, et enfin la campagne, le paysage et la lumière. Aussi loin quil puisse sen éloigner, lobligation dassister aux cours, aux conférences, aux ateliers de recherche ramène toujours létudiant à proximité de lécole.
Mettre à distance.
On date de 1929 le premier cours de photographie. Il était dispensé par Walter Peterhans (1897-1960) à lécole du Bauhaus. Jusque-là, lapprentissage seffectuait principalement au contact dautres photographes. Ce type de transmission du savoir-faire technique a perduré jusquà nos jours puisque la photographie est souvent le résultat dun apprentissage « sur le tas ». La multiplication des écoles dédiées à la photographie dans les années 1980 a entraîné lapparition dune nouvelle sorte de praticien de la photographie : les gens dimages.
Tout comme leurs aînés, ils ont été formés pour maîtriser les paramètres de la prise de vue, du développement, de la post-production sur ordinateur, du tirage et de la diffusion. Mais ce qui les distingue, cest une très bonne connaissance de la place accordée à la photographie au sein de la création contemporaine. À la maîtrise technique sajoute une pensée des images qui vise à inscrire celles-ci avec le plus de pertinence possible dans le flux quotidien des représentations. Ainsi, pour les photographes ayant été formés à TAIK, le fait de suivre un enseignement au cœur de la Finlande influe peu sur leur pratique. En tant que gens dimages, ils ont intégré les phénomènes de globalisation et sont capables dappliquer leur savoir faire à nimporte quel endroit de la planète. On pourrait dire à leur endroit quils sont les représentants dune subjectivité globalisée dont lidentité cosmopolite ne se définit plus en rapport à une scène locale.
Cependant, choisir la photographie pour exercer son art contraint à composer avec lenregistrement automatique du réel qui se trouve en face de lobjectif de lappareil. Lun des intérêts de lexercice repose justement sur cette contrainte et lexposition organisée par les Beaux-Arts de Paris offre un panorama assez large des tactiques développées par les artistes pour contourner celle-ci. À travers le montage de plusieurs images (Milja Laurila , Mikko Sinervo), les mises en scène (Anni Leppälä, Susanna Majuri), les citations (Kalle Kataila), les associations texte/image (Jari Silomäki), les expérimentations lumineuses (Joonas Ahlava, Ea Vasko), les compositions typographiques (Noomi Ljungdell)
Un élément vient toujours sinterposer pour médiatiser la relation du spectateur au sujet de limage. Dune certaine manière, tous les moyens sont bons pour mettre le réel à distance. Alors que le XXe siècle avait développé une pratique directe du témoignage dont lacmé est certainement le mythe de « linstant décisif » (1952) cher à Henri Cartier-Bresson (1908-2004), il semblerait que ce début de XXIe siècle privilégie un rapport plus pictural à la photographie. Celle-ci ne se donne plus simplement à voir, elle somme celui qui la regarde de la lire. Composition, recomposition, linformation fournie par limage nest plus une donnée brute que le spectateur aurait à charge dassimiler. Au contraire, il sagit moins de représenter le réel que de le problématiser.
À ces différentes distances qui jalonnent de loin en loin lapprentissage de la photographie il faut en ajouter une dernière. Celle que le photographe va mettre entre lui et ses années de formation. En concentrant dans un même endroit des individus ayant chacun une pratique personnelle de la photographie, une école impose un lieu et la nécessité de définir sa pratique. Une fois ce cadre dépassé, il sagit encore de tenir la distance.
Aurélien Mole 2008© courtesy ENSBA, Paris