Marylène Negro


Vous avez peut-être récemment croisé le travail de cette artiste repérée très tôt, à sa sortie des beaux-arts de Grenoble où elle était entrée sur le tard. Ce travail qui peut prendre la forme d'un tract, d'une affiche ou d'un billet d'entrée au musée pour vous interpeller dans l'espace public ; vous dire Et toi : (Le Mans, 2004) Viens (Strasbourg 2004) , afin de vous inviter à exprimer des choses de vous. Peut-être avez-vous alors été tenté de donner Votre nom (Nancy, 1994), Une photo de vous (Milan, 1997) Un signe de vous (Chamarande, 2002 ; Melle, 2004) afin de participer au moment de l'exposition : Donnez-moi une photo de vous (Galerie Nei Liicht, Dudelange 2000), Ni vu ? Ni connu (Tokyo, 2003) ?

Ce travail protéiforme qui, depuis l'exposition Art & Publicité (Centre Georges Pompidou, Paris, 1990), se construit dans l'attente d'une connexion avec vous, afin de vous relier avec l'espace public ou intime. Ce travail médiatique qui fonctionne en interface c'est-à-dire comme une zone d'échange qui s'offre avec l'évidence d'un visage, pour vous inciter à communiquer. Ce peut être un visage réduit à sa plus simple expression qu'elle traque dans les objets qui l'entourent chez elle (? s'en sortir sans sortir , 2003), ou à Tokyo (Dehors, 2003) et qui donnent l'impression que les choses ou la ville vous regardent. Tout comme semblent le faire ces cent soixante-huit mannequins dont elle capte les regards au travers de vitrines et qui sont autant de surfaces infiniment disponibles à tout investissement ( Eux ,2001).  

Les interfaces, ce sont aussi ces écrans de téléphone portable ou de caméra que vous utilisez dans vos rapports avec le monde et qu'elle photographie par-dessus l'épaule de touristes japonais, ou encore ces sept images d'objets de tous les aujourd'hui qui ont pour fonction d'être des instruments de communication bien Pratiques (1999). Des objets qui ont tous pour vocation d'être les Passeurs (1997) dans nos sociétés de contrôle , faites elles aussi de flux et d'interfaces.

Mais elle sait aussi que construire une interface, c'est travailler dans le neutre : celui de la langue pour susciter la parole, celui des objets usuels ou du mobilier urbain que sont, par exemple, ces agrès disposés de façon aléatoire dans le parc de Vassivière . C'est réaliser des situations qui paraissent évidentes pour s'adresser de manière collective à des individus. C'est se tenir en retrait, laisser la place, créer un vide qui appelle celui qui vient afin qu'il puisse se manifester, ou non.

Cela peut donner lieu à une carte blanche en forme de livre comme Negro toi-même (Isthme éditions, 2005) où critiques et écrivains noircissent cent vingt cinq pages afin que se dessine en creux son portrait à elle : l'artiste ; elle, qui s'efface de plus en plus dans l'économie d'un travail qui dit moins pour en dire plus ; elle, qui ne parvient à lire en ce moment que de la « Correspondance » (Rainer Maria Rilke) ; elle dont je dois faire le portrait en sachant son amour pour Sarraute qui disait pourtant : C'est faux, un portrait. On construit quelque chose autour d'une apparence, on résume la vie qui est immense, complexe, incernable. Tout ce qu'on dit sur nous presque toujours nous surprend, et, généralement, c'est faux parce qu'autre chose de tout à fait opposé apparaît qui est vrai aussi.

2001, Eux/them , Paris, Galerie Jennifer Flay

Deleuze, G., 1990, Pourparlers , Paris, Minuit.

Jean-Marc Huitorel, 1998, Transmission , in Vassivière en Limousin : Centre d'art contemporain, qui contient une bibliographie exhaustive sur les huit premières années d'activité de l'artiste.

Nathalie Sarraute citée par Pierre Lepape dans Le Monde du 20 octobre 1999.

Aurélien Mole 2005© courtesy Critique d'art

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