Fonction/Fiction

Tatiana Trouvé à la Villa Arson

C'est la seconde exposition que Tatiana Trouvé réalise à la Villa Arson. Avec presque dix années de différence entre les deux événements, il est possible de mesurer avec une certaine acuité l'évolution de ce travail.

Dans le dédale des salles d'exposition des bâtiments Michel Marot, l'artiste a déployé un ensemble d'œuvres dont le vocabulaire formel tient à la fois de l'esthétique administrative (ascenseur, bureau, prises de courant?) et de son double énantiomorphes  : les loisirs organisés. Dans la première partie de l'espace peinte en vert pastel, Tatiana Trouvé a installé des « polders » [1] tandis que dans la seconde partie, des « modules » voisinent avec de grands dessins de la série intranquility .

Ce qui frappe de prime abord, c'est la manière dont le travail s'est peu à peu intégré au lieu dans lequel il s'expose. On se souvient en effet qu'il y a dix ans, « modules » et « polders » maintenaient une farouche indépendance par rapport à l'espace d'exposition. Départements autonomes du Bureau d'Activités Implicites ( BAI ), ils étaient souvent posés les uns à côté des autres, s'activant chacun dans son coin à produire ensemble la fiction d'activité à laquelle ils étaient destinés. Cette autonomie de l'œuvre par rapport au lieu avait pour effet de renforcer le fonctionnement autocentré de cette représentation de bureaucratie qui administrait les différentes activités de cette artiste nommée Tatiana Trouvé. Dans l'exposition actuelle, des rampes d'escaliers accrochées à hauteur de « polders » ou à la verticale, un petit ascenseur sont installés à même les murs tandis que des éléments des modules se déploient à travers l'espace. Il ne s'agit donc plus pour le BAI d'être accueilli mais au contraire d'être intégré.

L'autre grand changement que cette exposition inaugure est la présence de dessins parmi les modules et les polders. Loin d'être anodine, cette nouveauté soulève un certain nombre de problèmes quant à   la cohérence de ce qui est montré car il est difficile de déterminer leur rôle au sein des processus qu'active le BAI .

Alors que l'œuvre tend à prendre une forme environnementale en s'intégrant toujours plus   étroitement au lieu d'exposition, les dessins encadrés s'affirment paradoxalement comme des objets autonomes, détachés des fictions d'activités mises en place depuis 1997 au sein du BAI . Rompant la logique qui voulait que, jusqu'à maintenant, chaque élément ajouté à l'ensemble reconfigure et complexifie les rapports entre les différents « modules », les dessins invitent au contraire à aborder chaque élément individuellement, comme détaché du réseau. Ce nouveau point de vue permet d'apprécier les qualités proprement sculpturales des dernières pièces mais aussi d'observer un déclin de l'économie du fait main au profit d'une qualité aussi standardisée qu'inquiétante.

En dix années, l'administration Trouvé a dû subir un certain nombre d' audit  ! L'artiste est passée du statut d'aspirante entrepreneur à celui de chef d'entreprise. Ainsi, le travail a peu à peu cessé de jouer sur les doutes, les angoisses et les obligations liées au statut social d'artiste au fur et à mesure qu'il bénéficiait d'une reconnaissance internationale. Passant d'une angoisse personnelle à une angoisse collective, son but n'est plus d'intérioriser et de reproduire les mécanismes administratifs à l'échelle individuelle afin de les exorciser. L'exposition de la Villa Arson donne plutôt l'impression qu'il s'agit ici de se laisser aller aux charmes impersonnels d'une esthétique du tertiaire. Plus préoccupante, la présence des dessins donne le sentiment que l'artiste chercherait à s'affranchir de la fiction du BAI pour produire des objets d'art autonomes. Simple coup d'essai ou changement profond dans la direction du travail ? Il faudra sûrement attendre la prochaine exposition de Tatiana Trouvé pour obtenir quelques indices supplémentaires.

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[1] Les « polders» se différencient des modules dont la taille environne les 1,50 m. par une échelle réduite correspondant à la taille d'un enfant.

Aurélien Mole 2008© courtesy Art21

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